Troisième Croisade: Début du Siège d'Acre
Acre, Kingdom of Jerusalem
Imaginez la scène, si vous le pouvez, en cette fin d'août 1189. Un homme, jadis roi, récemment prisonnier, mène une bande hétéroclite d'à peine quelques milliers d'hommes vers l'une des forteresses les plus imprenables de Saladin : Saint-Jean-d'Acre. Cet homme est Guy de Lusignan, le même dont la stratégie hasardeuse avait mené les armées franques au désastre de Hattin deux ans plus tôt, livrant Jérusalem aux mains de Saladin. Libéré par le sultan après avoir juré de ne plus jamais porter les armes contre lui – une promesse dont il se délia sitôt libre –, Guy, roi sans royaume, n'avait plus qu'une poignée de territoires éparpillés, la plus grande partie de son héritage étant tombée. On l'aurait cru fini, relégué aux oubliettes de l'histoire, un triste exemple de l'incompétence royale.
Mais Guy de Lusignan avait une idée, ou plutôt, une audace qui frisait l'absurde. Plutôt que de tenter de reconquérir Jérusalem directement, il jeta son dévolu sur Acre, port vital et verrous stratégique du Levant. Quiconque contrôlait Acre contrôlait la porte d'entrée de la Terre Sainte. Et ainsi, le 28 août 1189, avec une armée à peine digne de ce nom – quelques milliers de croisés venus de Sicile, des Pisans, des Templiers et des Hospitaliers – il entreprit ce qui allait devenir l'un des sièges les plus longs et les plus sanglants de l'histoire médiévale.
Ce qui fut d'abord perçu comme une folie désespérée se transforma en un aimant, attirant des renforts de toute l'Europe. Tandis que Guy et ses hommes s'installaient devant les murs massifs d'Acre, Saladin, pris au dépourvu par tant d'audace, réagit en encerclant à son tour les assiégeants. Les croisés se retrouvèrent ainsi pris entre la ville fortifiée et l'armée du sultan. Le siège devint un contre-siège, une guerre d'usure invraisemblable où les assiégeants étaient eux-mêmes assiégés, piégés dans une bande de terre étroite le long de la côte.
Les conditions étaient épouvantables. La dysenterie, la famine et les maladies décimaient les rangs des croisés, tout comme les sorties incessantes de la garnison d'Acre et les assauts de l'armée de Saladin. On estime que des dizaines de milliers de vies furent perdues des deux côtés avant même l'arrivée des grandes armées européennes. Cet épisode, qui aurait dû être une défaite rapide et humiliante pour Guy de Lusignan, devint le point de ralliement inattendu de la Troisième Croisade, la transformant d'une expédition de reconquête noble en une lutte de survie sordide. L'ironie n'a pas épargné l'histoire : l'homme qui avait tout perdu fut celui qui, par un coup de dés insensé, força l'Europe à se mobiliser pour une guerre qu'elle n'avait pas anticipée, ni dans sa durée, ni dans sa brutalité. Le siège, commencé par un roi déchu avec une poignée d'hommes, allait durer plus de deux ans, redéfinissant la nature même de la croisade.
Au final, cette entreprise improbable ne rendit pas Jérusalem à la Chrétienté, mais elle sauva l'existence d'un royaume latin moribond, au prix d'un bain de sang incommensurable. Et tout cela, parce qu'un roi que personne ne prenait plus au sérieux eut un jour l'idée folle de frapper là où on l'attendait le moins.