La Grande Famine frappe l'Europe
Le roi Édouard II d'Angleterre, souverain d'un royaume qui s'étend de la Manche aux confins de l'Écosse, est assis à table. C'est le 11 août 1315, et la scène se déroule non pas dans l'opulence d'un banquet royal habituel, mais dans une certaine austérité. Devant lui, son plat est posé, probablement un morceau de viande bouillie, peut-être même un poulet. Mais le pain, cette denrée fondamentale qui accompagne chaque repas, même celui des plus humbles, manque à l'appel. Édouard fronce les sourcils. Il demande à ses serviteurs où est passé le pain. La réponse, livrée avec une gêne palpable, glace l'atmosphère : il n'y en a plus. Pas un seul morceau à acheter dans tout le village, ni même dans les environs. Le monarque, le ventre pourtant plein des mets plus raffinés, ne peut s'empêcher de ressentir une pointe d'absurdité, une morsure d'impuissance. Le roi d'Angleterre ne peut acheter de pain.
Cette anecdote, rapportée par les chroniques de l'époque, est un instantané saisissant de la Grande Famine qui ravage l'Europe du Nord entre 1315 et 1317. Les pluies incessantes commencées au printemps 1315 ont transformé les champs fertiles en bourbiers, noyant les récoltes de blé, d'orge et d'avoine. Les semences pour l'année suivante ont souvent été mangées par désespoir. Des ponts s'effondrent, des routes sont impraticables, coupant les voies d'approvisionnement. Le bétail meurt de maladie et de faim, et les prix des denrées alimentaires s'envolent à des niveaux jamais vus. En Angleterre, le prix du blé est multiplié par quatre entre la fin de 1314 et l'été 1315.
L'effet domino est impitoyable. Les paysans, bien sûr, sont les premiers frappés, mais la famine se propage rapidement aux villes, où le travail se raréfie et les salaires ne permettent plus d'acheter de quoi manger. Les récits de l'époque sont d'une brutalité difficilement imaginables : l'infanticide devient courant, le cannibalisme, bien que rarement documenté, est évoqué avec horreur. Des milliers de personnes meurent de faim ou des maladies opportunistes qui accompagnent la malnutrition. On estime que la population européenne a diminué de 10 à 15 % pendant cette période, soit plusieurs millions d'âmes emportées.
Ce qui rend la situation d'Édouard II si révélatrice, c'est qu'il n'est pas un pauvre paysan. Il est le roi, celui dont la richesse et le pouvoir devraient le protéger de telles indignités. Pourtant, même sa table est affectée, non pas par un manque d'argent, mais par une absence totale de marchandise. C'est le marché lui-même qui s'est évaporé. Le pouvoir royal, si souvent vanté pour sa capacité à maintenir l'ordre et à pourvoir aux besoins, se révèle impuissant face à une catastrophe climatique d'une telle ampleur. Édouard II, qui a déjà fort à faire avec ses barons rebelles et la guerre en Écosse, se retrouve face à un ennemi invisible et insaisissable.
L'ironie est amère. Tandis que le roi peine à trouver un quignon, l'Église, elle, propose des processions et des prières pour apaiser la colère divine. Des jeûnes sont ordonnés, comme si affamer davantage une population déjà exsangue était la solution. Quelques années plus tôt, l'Europe atteignait un sommet démographique, une prospérité relative. La Grande Famine marque un coup d'arrêt brutal, et certains historiens y voient le début d'un « petit âge glaciaire » et la fin d'une ère d'expansion médiévale. Le roi d'Angleterre, assis devant son plat sans pain, n'est pas seulement le témoin de la disette, il en est le symbole involontaire : même la couronne est à la merci des caprices du ciel. L'homme propose, la météo dispose, et parfois, elle dispose de tout.