La Compagnie britannique des Indes orientales fonde Madras (Chennai)
Chennai, India
Le 22 août 1639, il n'y avait là qu'une longue bande de sable fouettée par le vent, les vagues de l'océan Indien léchant une côte nue, quelques cocotiers penchés et, un peu en retrait, un modeste village de pêcheurs, Madraspatnam, où l'air vibrait du crépitement des feux de bois et de l'odeur salée du poisson séchant au soleil. C'était un royaume, celui des Nayaks de Chandragiri, une petite pièce dans l'immense mosaïque des pouvoirs indiens, et cette parcelle de terre semblait à peine digne d'intérêt. Personne ne se doutait que sur ce littoral anodin, une poignée de marchands allait planter les germes d'une métropole, d'un empire.
Francis Day, un agent de la Compagnie Anglaise des Indes Orientales, et Andrew Cogan, son chef à Masulipatnam, cherchaient désespérément un meilleur endroit. Leur ancien poste de commerce, plus au nord, était devenu invivable, harcelé par des fonctionnaires locaux trop gourmands. Ils voulaient un site avec une profondeur d'eau suffisante pour leurs navires et, surtout, un accès direct aux toiles de coton, les célèbres calicots, si prisées en Europe. Le Nayak Damarla Venkatadri, un vassal du Rajah de Chandragiri, contrôlait cette étendue. La transaction fut étonnamment simple : un bout de terre d'environ cinq kilomètres carrés, concédé pour un loyer annuel de 600 pagodes d'or. Un bail, en somme, pour l'éternité, ou du moins, tant que la Compagnie le voudrait. Les Nayaks, dont le pouvoir était déjà érodé, voyaient là une source de revenus et un partenaire commercial potentiellement utile contre leurs rivaux.
Ce qui changea ensuite fut une explosion de volonté. Le lendemain même, les plans du Fort Saint-George étaient tracés dans le sable. Des ouvriers, venus de tous horizons, commencèrent à creuser, à charrier des pierres, à ériger des murs. Le bruit des marteaux, des charrettes, le vacarme des ordres criés dans des langues étrangères, brisèrent la quiétude ancestrale. Le sable, hier stérile, devint le fondement d'une forteresse, d'un entrepôt, d'une ville. La Compagnie ne se contentait pas d'un simple comptoir ; elle construisait un monde miniature, un bastion de l'Angleterre sous le soleil tropical.
La transformation fut fulgurante. En quelques décennies, ce qui était une plage isolée devint un port bourdonnant. Des milliers de tisserands, de marchands, d'artisans, de travailleurs affluèrent, attirés par la promesse de sécurité et de commerce. Madras, comme on l'appela bientôt, devint un aimant. Les navires anglais, néerlandais, portugais, français, venaient y charger leurs calicots, leurs épices, leurs diamants. La ville, conçue comme un simple point d'ancrage, devint le phare de la puissance britannique en Inde du Sud, un nœud vital dans le réseau commercial mondial. Ce qui avait commencé par une parcelle de sable louée devint le cœur d'une présidence coloniale, puis la capitale d'un État.
L'ironie réside peut-être dans l'humilité initiale de l'entreprise. Qui aurait imaginé qu'une simple transaction immobilière, pour un loyer dérisoire, scellerait le destin de millions de personnes et ancrerait une nation européenne sur un continent lointain pour plus de deux siècles ? Le « bail » de 600 pagodes fut payé pendant des années, puis, à mesure que la Compagnie consolidait son pouvoir, il fut tout simplement oublié. Les Nayaks s'évanouirent dans les brumes de l'histoire, et la Compagnie régna en maître. Cette bande de sable, autrefois insignifiante, devint Chennai, une mégalopole vibrante de plus de dix millions d'âmes, dont les gratte-ciel se dressent aujourd'hui sur les fondations posées par ces marchands opportunistes, il y a près de quatre siècles.
Source: en.wikipedia.org/wiki/Chennai