Le Portugal Conquiert Ceuta, Lançant l'Âge des Découvertes
Ceuta
La première chose qui frappe, c'est le silence. Un silence de mort, lourd et moite, qui précède le fracas inévitable. Sur les eaux agitées du détroit de Gibraltar, au petit matin du 21 août 1415, une armada portugaise de plus de 200 navires, transportant quelque 45 000 hommes, glisse vers Ceuta. C'est une force colossale, presque comique dans son excès pour la modeste cité nord-africaine, une ville portuaire fortifiée mais loin d'être imprenable face à un tel déploiement. Ceuta n'est pas une capitale impériale, juste un nœud commercial vital, débordant de marchandises, d'épices, d'or et d'esclaves, et surtout, de gens. Des gens qui s'apprêtaient à entamer une journée ordinaire.
Au cœur de cette entreprise se trouve un jeune homme de 21 ans, le Prince Henri, troisième fils du roi Jean Ier de Portugal. Il n'est pas encore « le Navigateur », ce surnom glorieux mais trompeur, car il ne naviguerait jamais très loin lui-même. Mais il est déjà un homme de foi ardente, de curiosité insatiable pour les cartes et les étoiles, et d'une ambition féroce. Pour Henri, Ceuta est plus qu'un port : c'est une porte. La porte vers l'Afrique, vers les routes de l'or, vers la croisade contre l'Islam qu'il rêve d'étendre. Ses frères, l'héritier Duarte, 24 ans, et l'intellectuel Pedro, 23 ans, l'accompagnent, cherchant eux aussi la gloire chevaleresque. Même le benjamin Fernando, à peine 13 ans, est du voyage, son regard d'enfant mêlé d'excitation et d'appréhension face à ce qui s'annonce.
Côté marinide, à Ceuta, le gouverneur Salah ben Salah se réveille avec l'aube. La rumeur d'une flotte portugaise, oui, il l'a entendue. Mais on disait qu'elle se dirigeait vers les Canaries, ou peut-être même vers le Sultanat de Grenade. Une feinte brillante, orchestrée par Jean Ier en personne, qui avait même fait courir le bruit d'une maladie parmi ses fils pour écarter les soupçons. Lorsque les premiers navires portugais apparaissent au large, leur nombre sidérant dissipe toute illusion. La ville, peuplée de marchands, d'artisans, de familles, compte à peine quelques centaines de soldats aguerris. La surprise est totale, la panique, palpable. Des cris s'élèvent, des prières fusent. Les portes se ferment à la hâte, les faibles remparts semblent soudainement dérisoires.
L'assaut est brutal. Les Portugais, menés par leurs jeunes princes avides de prouver leur valeur, se jettent sur la ville avec une fureur qui surprend même leurs propres officiers. Henri, blessé au visage, continue de se battre avec une témérité qui frôle l'inconscience. Les défenseurs de Ceuta, pris au dépourvu, se battent avec le désespoir de ceux qui défendent leurs foyers. Des civils, des hommes, des femmes, tentent d'organiser une résistance improvisée, jetant tout ce qui leur tombe sous la main sur les assaillants. Mais la supériorité numérique et l'armement portugais sont écrasants. Les rues étroites deviennent des pièges mortels, les maisons, des citadelles temporaires.
Au coucher du soleil, la ville est prise. Le massacre est terrible, les pillages effrénés. Des trésors accumulés pendant des siècles passent en quelques heures aux mains des vainqueurs. Les mosquées sont converties en églises, les minarets abattus. Pour Henri, c'est un triomphe personnel, le moment où il est adoubé chevalier, où ses rêves de croisade prennent corps. Il croit avoir ouvert la voie à une nouvelle ère de conquête et de foi. Pourtant, les conséquences immédiates sont loin de l'épopée imaginée. Ceuta, autrefois un carrefour commercial florissant, se vide de sa population musulmane et de son dynamisme. Loin de devenir un tremplin lucratif, elle se transforme en un fardeau coûteux, une garnison isolée, constamment menacée, sa survie dépendant d'un approvisionnement constant depuis le Portugal. Une victoire retentissante qui, paradoxalement, marque le début d'un long et coûteux siège, une épine dans le pied de la couronne portugaise pendant des décennies.