Les conquêtes arabes établissent la domination islamique au Levant
Levant
Pendant des siècles, la vie au Levant avait une cadence immuable, dictée par la lente respiration de l'Empire byzantin. Les mosaïques ornaient les églises, les fonctionnaires impériaux prélevaient leurs taxes avec une régularité assommante, et les routes romaines, bien que parfois défoncées, reliaient des cités où l'on parlait grec et araméen. Antioche était la troisième ville de l'Empire, Édesse un bastion culturel, et Damas, la perle du désert, vivait sous la protection d'une garnison impériale, convaincue de l'éternité de son statut. Le soleil se levait chaque matin sur un monde où la domination romaine, sous sa forme byzantine, était une vérité aussi fondamentale que la succession des saisons. Le concept même d'un Empire perse ou arabe supplantant cette puissance établie aurait semblé une chimère, une fantaisie de poète. Pourtant, il y a des jours où le monde change plus vite que les empires ne peuvent cligner des yeux.
Ce jour-là, le 20 août 636, la plaine de Yarmouk, un affluent du Jourdain, vibrait sous un soleil de plomb. Pendant six jours, les armées du califat naissant et celles de Byzance s'étaient jauger, escarmoucher, se préparant à l'inéluctable. L'empereur Héraclius, épuisé par une guerre de vingt ans contre les Perses sassanides, avait rassemblé ce qui restait de ses légions et de ses alliés arabes chrétiens. On dit qu'il avait offert une somme astronomique – jusqu'à 100 000 pièces d'or – pour corrompre les commandants musulmans, une tentative aussi désespérée qu'inefficace. En face, sous la bannière de l'Islam, Khalid ibn al-Walid, surnommé « l'Épée d'Allah », dirigeait une armée plus petite, mais soudée par une foi nouvelle et une discipline de fer. Les chiffres exacts sont débattus, mais les Byzantins étaient probablement deux à trois fois plus nombreux, peut-être 50 000 à 100 000 hommes face à 15 000 à 40 000. Une supériorité numérique écrasante, théoriquement.
La bataille fut un tourbillon de poussière, de fer et de sang. Khalid, un tacticien d'une audace rare, utilisa la cavalerie légère arabe avec une efficacité dévastatrice, frappant les flancs byzantins, se retirant, puis frappant à nouveau. Les Byzantins, lourdement armés et habitués à des formations statiques, furent pris au dépourvu par cette agilité. Mais le coup de grâce ne fut pas seulement militaire. Un vent de sable soudain, une tempête aveuglante, se leva et souffla directement dans les yeux des Byzantins, transformant leur avance en chaos et leur retraite en déroute. Le hasard météorologique, ou la volonté divine, selon les récits, venait de sceller le destin de l'Orient.
Des milliers de soldats byzantins, paniqués, furent poussés vers les ravins abrupts du Yarmouk, où ils trouvèrent la mort en grand nombre. La défaite fut totale, irréversible. Héraclius, apprenant la nouvelle, aurait dit, le cœur brisé : « Adieu, Syrie, et quelle excellente terre tu es pour un ennemi. » Il avait vu l'Empire persan s'effondrer sous ses yeux, et maintenant le sien commençait à se fissurer. Ce n'était pas seulement une bataille perdue ; c'était la fin d'une ère. Damas, la ville qui avait cru en son éternité, tomberait quelques mois plus tard. Antioche suivrait. Les chrétiens du Levant ne seraient plus les sujets d'un empereur lointain, mais d'un calife venu du désert.
Le monde, du jour au lendemain, avait basculé. Les routes romaines continueraient d'être utilisées, mais les enseignes changeraient. Les taxes seraient toujours prélevées, mais par d'autres mains. Et le Levant, terre de passage et de foi, deviendrait le cœur battant d'un nouvel empire, dont la vigueur n'avait encore rien à envier à la plus grande Rome. Le vent de Yarmouk avait emporté plus que du sable ; il avait balayé des siècles de certitudes.
Source: en.wikipedia.org/wiki/Muslims