Les Wisigoths saccagent Rome pour la première fois en 800 ans
Rome, Italy
Imaginez la scène : en 408, la ville éternelle, Rome, celle qui avait régné sur un empire sans pareil, se trouve assiégée. Non pas par des hordes sauvages surgies de nulle part, mais par des hommes qu’elle connaissait bien, les Wisigoths d’Alaric. Ce n’est pas la première fois qu’Alaric frappe à la porte. Il ne veut d’ailleurs pas la défoncer. Il veut juste qu’on lui ouvre, qu’on le prenne au sérieux, qu’on lui offre un poste, des terres, un statut. Mais Rome, ou plutôt ses dirigeants, ont une façon bien à eux de gérer les crises, qui frise parfois la brillante incompétence.
Ce que l’histoire populaire oublie souvent, c’est que le sac de 410 n’est pas le coup de tonnerre inévitable d’un empire sur le déclin. C’est le résultat d’une série de décisions plus absurdes les unes que les autres, culminant avec un acte d’automutilation politique. Le véritable héros (ou anti-héros, selon votre penchant pour la tragédie) de cette période n’est pas Alaric, mais un homme nommé Stilicon. Ce général d’origine vandale, marié à la nièce de Théodose le Grand, était la dernière ligne de défense compétente de l’Occident romain. Il avait repoussé Alaric à maintes reprises, avec une ingéniosité et une force que l’empereur Honorius, son beau-frère, n’aurait jamais pu égaler. Stilicon était le seul à comprendre qu’il fallait parfois négocier avec les « barbares » pour sauver Rome.
Mais la jalousie et la xénophobie des courtisans ont eu raison de lui. En 408, manipulé par un ministre ambitieux, l’empereur Honorius, dont la principale passion semblait être l’élevage de poulets, ordonna l’exécution de Stilicon. Le seul homme capable de tenir tête à Alaric fut décapité. Ce n’était pas un suicide, mais ça y ressemblait étrangement. Alaric, en apprenant la nouvelle, dut sourire. La voie était libre. Il n’avait plus d’interlocuteur raisonnable, ni d’adversaire militaire crédible.
Il assiégea Rome une première fois en 408. La ville, affamée, dut payer une rançon extravagante : 5 000 livres d’or, 30 000 livres d’argent, 4 000 tuniques de soie, 3 000 livres de teinture écarlate et, détail savoureux, 3 000 livres de poivre. Oui, du poivre. Une fortune en épices pour des hommes qui, visiblement, aimaient leurs plats relevés. Alaric leva le siège, mais Rome refusa toujours de lui accorder les terres et le statut qu’il désirait.
Une deuxième fois, il revint. Il nomma même un contre-empereur pour forcer la main d’Honorius, qui s’était réfugié dans la forteresse imprenable de Ravenne, entouré de ses poulets. Encore un échec. La diplomatie romaine était d’une arrogance à toute épreuve, même face au canon d’un pistolet.
Alors, le 24 août 410, pour la troisième fois, Alaric fut à nouveau aux portes de Rome. Cette fois, ce furent des esclaves affamés, excédés par la famine, qui ouvrirent la Porte Salaria. Les Wisigoths entrèrent. Le sac dura trois jours. Contrairement à l’image d’une destruction totale, les Wisigoths, pour la plupart chrétiens ariens, firent preuve d’une relative retenue. Les églises furent respectées, et la ville ne fut pas réduite en cendres. Ils pillèrent, bien sûr, mais ils ne rasèrent pas. C’était moins une invasion barbare qu’une leçon donnée par un général frustré, un avertissement sévère sur l’incapacité romaine à s’adapter.
L’ironie suprême ? Alaric ne vécut pas longtemps après cet exploit. Il mourut quelques mois plus tard en Calabre, et fut enterré, selon la légende, sous le lit d’une rivière détournée, afin que sa tombe reste à jamais secrète. Quant à Rome, elle se remit. Mais l’exécution de Stilicon, la non-reconnaissance d’Alaric, et l’épisode du poivre, tout cela fut un prélude. Ce n’était pas la chute de l’Empire romain d’Occident, mais la preuve éclatante qu’il était en train de se défaire, non pas sous le poids de ses ennemis, mais sous celui de ses propres erreurs.