Apollo et Soyouz s'amarrent en orbite
Earth orbit
À 2 000 kilomètres au-dessus de la Terre, deux hommes que leurs gouvernements respectifs auraient volontiers vus morts l'un et l'autre quelques années plus tôt se sont serré la main dans un couloir large comme une baignoire. C'était le 17 juillet 1975, et Thomas Stafford, astronaute américain de 45 ans, venait de franchir le sas qui reliait le vaisseau Apollo au Soyouz soviétique. Il portait un costume de cosmonaute emprunté — car les combinaisons spatiales américaines et soviétiques n'étaient pas compatibles, détail qui aurait pu sembler symbolique si ce n'était purement pratique.
Mais comment deux puissances engagées dans une course effrénée à la domination spatiale avaient-elles accepté de bosser ensemble ? La réponse tient à un homme qui n'était jamais allé dans l'espace : le président Richard Nixon. En 1972, alors que les Soviétiques commençaient à prendre du retard dans la course lunaire, Nixon et le secrétaire général Léonid Brejnev ont signé un accord d'une clarté brutale : l'Amérique avait gagné la Lune, mais pourquoi continuer à dépenser des milliards pour un spectacle ? Autant faire semblant d'être amis. L'Apollo-Soyouz Test Project était né, non pas d'une vision idéaliste de coopération spatiale, mais d'une fatigue mutuelle déguisée en détente.
Ce qui rend l'événement fascinant, c'est l'ingénierie brute qu'il a fallu inventer. Deux systèmes spatiaux entièrement différents — l'un conçu par des ingénieurs américains, l'autre par des soviétiques qui gardaient jalousement leurs secrets — devaient s'amarrer dans le vide. Les Soviétiques utilisaient une pression atmosphérique de 10,2 psi ; les Américains, 10,3 psi. Une différence ridicule, mais qui aurait pu être catastrophique. Ils ont donc construit un adaptateur de pression — un module transitoire de 4 tonnes appelé Airlock Module — pour que les deux vaisseaux puissent communiquer sans que l'atmosphère de l'un n'explose en entrant en contact avec celle de l'autre.
Les trois Américains à bord d'Apollo étaient Stafford, Vance Brand (le commandant du module lunaire, 41 ans) et John Glenn Young, un vétéran de cinq missions précédentes. Les trois Soviétiques — Alexei Leonov, 41 ans, le premier homme à sortir dans l'espace en 1965, Oleg Makarov et Vladimir Kubasov — étaient tout aussi expérimentés. Leonov parlait un anglais hésitant mais intelligible. Stafford, lui, avait appris quelques phrases de russe. À l'intérieur du Soyouz, ils se sont échangé des cadeaux ridicules et attendrissants : un pin's de la NASA, un drapeau soviétique, des photos de famille.
Ce qui frappe, rétrospectivement, c'est que personne n'a vraiment cru que ça marcherait. Les agences spatiales avaient préparé des protocoles d'urgence élaborés au cas où les deux vaisseaux ne parviendraient pas à s'amarrer — ce qui aurait signifié un échec public dévastateur pour les deux superpuissances. Les équipes au sol, tant à Houston qu'à Moscou, avaient passé des années à synchroniser des systèmes de communication, à tester des amarrages simulés, à préparer chaque variable. Et puis ça a marché. Simplement. Parfaitement.
Six jours plus tard, les vaisseaux se sont séparés. La Guerre froide a repris son cours normal. Mais quelque chose s'était cassé : l'idée que l'espace était un champ de bataille où seul le plus fort survivait. Les hommes qui y étaient montés avaient découvert que deux systèmes apparemment irréconciliables pouvaient, avec assez d'effort, respirer le même air.