Enola Gay part pour Hiroshima, inaugurant l'ère nucléaire
Tinian Island, Pacific Ocean
Le colonel Paul Tibbets avait 30 ans quand on lui confia la bombe. Il n'était pas physicien, ni stratège politique — juste un pilote du Nebraska qui savait faire voler un B-29 mieux que presque quiconque. Ce matin du 5 août 1945, à Tinian Island, dans le Pacifique, il s'installa aux commandes d'un appareil qu'on venait de baptiser Enola Gay, du nom de sa mère.
Le bombardier pesait 65 tonnes. La bombe elle-même, surnommée Little Boy, n'en pesait que 4. C'est l'ironie que personne ne releva à l'époque : l'engin capable de transformer une ville entière en cendre tenant dans un espace guère plus grand qu'une baignoire. Son coût de fabrication ? Environ 400 millions de dollars en monnaie de 2024 — assez pour construire 40 écoles, ou une route de 500 kilomètres. Tout cela pour une seule charge explosive.
Le décollage se fit à 2h45 du matin, par une nuit sans lune. Tibbets avait avec lui 11 autres hommes, dont le spécialiste de l'armement qui devait armer la bombe une fois en vol — pas avant, jamais avant. Le trajet jusqu'à Hiroshima durerait 6 heures. À cette époque, personne à bord ne savait exactement ce qui allait se produire. Les physiciens du Projet Manhattan avaient calculé une explosion équivalant à 15 000 tonnes de TNT, mais c'était de la théorie. Personne n'avait jamais testé une bombe atomique en conditions réelles.
Hiroshima dormait encore quand Enola Gay arriva au-dessus de la ville. Il était 8h15. La température au sol s'élèverait à 3 000 degrés Celsius en un instant — assez pour vaporiser les ombres des gens sur les murs. La puissance de la déflagration équivalait à celle de 2 000 bombardements conventionnels combinés. Environ 70 000 personnes moururent instantanément. D'ici la fin de l'année, les radiations porteraient ce nombre à 140 000.
Mais voici ce qu'on oublie souvent : Tibbets n'avait pas vu l'explosion. À 43 000 pieds d'altitude, il entendit juste un bruit sourd. Il dut faire confiance aux instruments de bord, aux rapports radio, à la certitude abstraite que quelque chose de monumental venait de se produire. Il revint à Tinian Island 11 heures plus tard, descendit de l'appareil et remplit son rapport.
Ce qui frappe, c'est la banalité administrative du moment. Un formulaire. Des chiffres. Une mission accomplie. Les journalistes durent attendre des jours pour comprendre ce qui s'était vraiment passé. Le gouvernement américain parla d'une « nouvelle arme » sans détailler. Truman, qui n'avait appris l'existence du Projet Manhattan que 12 jours après son investiture, annonça simplement que l'Amérique possédait « la source d'énergie du soleil ».
Enola Gay continua de voler. Tibbets fit d'autres missions. L'appareil finit au Smithsonian, où il reste exposé — 65 tonnes de métal gris, visitées chaque année par 2 millions de personnes qui posent pour des photos. Personne ne se demande jamais combien de pilotes, avant Tibbets, avaient eu des doutes en descendant de leur avion.
Source: en.wikipedia.org/wiki/Enola Gay